Depuis que je côtoie des personnes souffrant de déficience visuelle, j’ai beaucoup réfléchi à la vue et au regard. Et cela m’a amenée à certaines prises de conscience.
La première chose que j’ai comprise avant même de venir ici, en intégrant la chorale des aveugles et malvoyants de Strasbourg, c’est que la vue n’est ni un acquis ni un dû. Ce n’est pas parce qu’aujourd’hui je vois que je verrai toute ma vie. Nul ne sait de quoi sera fait le lendemain, et nous devrions donc considérer le fait de voir correctement comme un privilège, un cadeau dont nous devons prendre soin et que nous devons savourer, un don pour lequel nous devons être reconnaissants.
Cela devrait nous amener à nous émerveiller de chaque chose que nous pouvons voir. Or, trop souvent, nous regardons les choses qui nous entourent sans même les voir. Et nous passons à côté de trésors ! Nous nous habituons bien vite à ce qui nous entoure, et nous les considérons trop vite comme « normales » ou « banales ». Elles intègrent trop vite notre ordinaire.

Or, j’ai appris ici, pendant le confinement, qu’il est important de renouveler le regard que l’on pose sur ce qui nous entoure et d’apprendre à être capable de s’émerveiller des choses les plus simples. J’ai constaté que je m’étais très vite habituée à mon nouvel environnement, et j’étais frustrée de ne pas pouvoir sortir davantage pour explorer la ville. Ma soif d’aventure était forte et ne pouvait pas être comblée. Au moment où j’ai pris conscience de cette frustration ingrate, j’ai eu honte ! Comment ai-je fait pour m’habituer à mon nouvel environnement tellement vite ? J’ai alors décidé de regarder les choses différemment, d’apprendre à m’émerveiller de ce que j’ai la chance de voir chaque jour. Et cela a totalement renouvelé mon regard et renforcé ma joie d’être ici et de vivre cette expérience si forte !

Juste entre le CJARC et la maison de Papa Coco, il y a 700 mètres à faire. Sur ce trajet, il y a des habitations très différentes, des maisons en dur mais aussi des maisons en bois, très modestes. Il y a plein de petites boutiques, très étroites, avec des vendeurs de fruits et légumes, des coiffeurs, des couturiers. Il y a deux garages, avec plein de carcasses de voitures, un menuisier, un ferrailleur, un boucher qui pose sa viande à même l’étal à l’extérieur, sous un parasol. Je passe aussi à côté de la fontaine où les personnes qui n’ont pas accès à l’eau courante vont puiser leur eau pour la journée. Quand nous partons le matin au CJARC et que nous rentrons le soir, il y a toujours plein de monde avec plein de bidons. En revanche, aux alentours de midi, c’est désert, les personnes ont puisé leur eau pour préparer le repas et sont donc affairées chez elles. Tout le long du trajet, il y a aussi des mamans qui vendent leurs beignets, leurs haricots et leur bouillie de maïs, la fameuse trilogie camerounaise, avec des clients qui se pressent autour d’elles. Il y a des champs de maïs, des bananiers, des avocatiers, des manguiers, des palmiers et plein d’autres espèces que je ne connais pas… Et puis, il y a le trafic incessant, les motos qui doublent dans tous les sens, les taxis jaunes qui s’arrêtent prendre ou déposer les nombreux clients, les piétons dont j’admire régulièrement les tenues ou le port de tête quand ils portent des bidons, des vêtements, ou toute sorte d’objets sur leur tête.

Voilà un spectacle incroyable, juste en 700 mètres ! Quand j’ai réalisé cela, je me suis demandée comment mes yeux avaient pu s’habituer si vite ! Depuis, je savoure ce trajet, j’observe et je scrute les maisons, les passants, les couleurs,… Et je prends encore plus le temps de le faire quand je rentre à pieds !
Parfois, Papa Coco m’accompagne. Il sait combien j’aime marcher et nous partons alors ensemble. J’apprécie aussi ces moments, qui changent là encore la perspective de mon regard. Car alors je ne regarde plus seulement pour contempler le paysage, mais je suis aussi les yeux de Papa Coco. Me tenant le coude, il me laisse le guider et m’écoute lui parler, lui expliquant qu’il faut qu’on retourne sur la chaussée car il y a une grande flaque à contourner ou un autre obstacle à éviter ou lui décrivant une scène que je trouve belle ou drôle… Cela me rend attentive à d’autres éléments, des détails pour les voyants mais qui ont une importance capitale pour les non-voyants.

Oui, bien souvent, nous avons besoin d’apprendre à poser un regard renouvelé, à apprendre à nous émerveiller de ce qui nous entoure. Cela vaut pour le paysage mais aussi pour les personnes que l’on côtoie. Trop souvent, nous ne regardons plus les personnes avec lesquelles nous partageons notre quotidien et nous ne nous émerveillons plus de ce qu’elles sont, de leur beauté tant extérieure qu’intérieure. Nous nous habituons et devenons bien vite ingrats au lieu de savourer la chance que l’on a.

Le regard s’éduque, et la vue est un cadeau : sachons profiter de cela et soyons remplis de gratitude pour ce don si précieux ! Sachons contempler notre environnement, sachons nous émerveiller d’être bien entourés, et apprenons à être reconnaissants pour ces petites choses qui en réalité sont de grands trésors!
